DETROIT - Le 5 mai 1961, Alan B. Shepard devenait le premier Américain à naviguer dans l’espace intersidéral. Revenu sur la terre ferme, Shepard se glissait au volant d’une Chevrolet Corvette. Depuis, l’histoire n’a cessé de faire se croiser la mythique sportive et les astronautes.
Le 7 mai 2011, les quelque 30 des astronautes américains toujours en vie se sont retrouvés à Cocoa Beach, en Floride (USA), pour participer à un défilé commémorant le cinquantième anniversaire du vol orbital historique de Shepard. Naturellement, ils se sont déplacés à bord de Chevrolet Corvette, illustrant chacune des six générations lancées depuis la présentation du modèle en 1953.
« Chaque astronaute roulait dans une Corvette de l’époque de sa mission, » explique John T.R. Dillon III, l’organisateur de la parade.

Dillon, ingénieur sécurité au Centre spatial Kennedy, possède lui aussi une Corvette et est l’un des membres du Cape Kennedy Corvette Club, qui a compté quatre astronautes au sein de ses membres fondateurs dès sa création en 1967.
« Tous les astronautes étaient alors des pilotes d’essai. Ils pilotaient des avions qui allaient vite, et pour rouler, ils sont passés à des voitures qui allaient vite elles aussi, en appréciant beaucoup leur tenue de route, leurs accélérations et tout ce qui allait avec, » se souvient Dillon.
Shepard est arrivé au Programme d’entrainement spatial en avril 1959 à bord de sa Corvette 1957… Tout au long de sa vie, il aurait possédé au moins 10 Corvette. Sa passion des voitures de sport était partagée par plusieurs autres jeunes hommes aventureux et passionnés qui s’entrainaient à ses côtés et allaient devenir les premiers astronautes américains.
Peu de temps après le vol historique de Shepard, Edouard N. Cole, président de General Motors, présenta une Corvette 1962, de couleur blanche, spéciale pour l’astronaute. Les designers GM avaient décliné aux couleurs de l’ère spatiale. Comme GM n’avait pas l’habitude d’offrir des voitures, le rapport entre Corvette et astronautes aurait pu rester totalement méconnu par la suite, sans la présence de Jim Rathmann, concessionnaire Chevrolet de Floride.
Après avoir remporté l’Indianapolis 500 en 1960 comme pilote professionnel, Rathmann avait ouvert en 1961 une concession Chevrolet-Cadillac à Melbourne, Floride, près du centre spatial. Se doutant que la plupart des astronautes pouvait être des amateurs de Corvette, Rathmann avait négocié un contrat de location avec Chevrolet spécifique pour cette voiture de sport.
Six des astronautes du vol Mercury allaient se laisser tenter par l’offre Corvette de Rathmann. John Glenn, plutôt bon père de famille, préférait au contraire un break Chevrolet. Mais le break de Glenn fut vraiment le bienvenu le jour où il a fallu que les sept astronautes se déplacent ensemble.
Au cours d’une interview en 1998, Rathmann a expliqué : « Al Shepard avait la course dans le sang… il voulait toujours être le type le plus rapide. »
Un instinct partagé par un autre astronaute du vol Mercury, Virgil « Gus » Grissom. On aurait pu écrire un roman à propos des courses que se faisaient Shepard et Grissom à bord de leurs Corvette à moteurs big block. Pour arriver à faire la différence, Grissom avait fait préparer le moteur de sa dernière Corvette, un cabriolet 1967, et lui avait monté des pneus de course extra larges.
Quand les astronautes d’Apollo 12, Dick Gordon, Charles Conrad et Alan Bean commandèrent leur Corvette 1969 chez Rathmann, ils demandèrent que tous ces coupés Stingray soient équipés du moteur 427 de 390 ch et qu’ils reçoivent une peinture noire rehaussée de décorations dorées en Riverside Gold selon un dessin de Bean. Des insignes rouges, blancs et bleus uniques étaient également ajoutés aux ailes avant. Les administrateurs de la NASA s’irritèrent de la parution par la suite d’une photo dans LIFE Magazine des astronautes de la mission Apollo 12 avec leurs Corvette sous ces couleurs, car elle aurait pu laisser entendre qu’il avait un accord commercial avec la firme.
Pourtant, une autre photo d’un trio d’astronautes américains avec leurs Corvette allait encore paraître dans LIFE en juin 1971. Les membres d’équipage de la mission lunaire Apollo 15, Jim Irwin, Al Worden et Dave Scott, avaient été photographiés avec leurs Corvette et un prototype d’entrainement du Lunar Rover électrique qu’ils allaient emmener sur la Lune. Le « buggy lunaire », comme ils l’avaient surnommé, utilisait un système de propulsion construit par General Motors. Les Corvette de l’équipage d’Apollo 15 étaient chacun d’une couleur différente : rouge, blanc et bleu…. Des bandes de couleurs racing rappelaient les couleurs du drapeau américain sur chaque voiture.
L’union durable avec les astronautes américains a beaucoup contribué à la légende de la Corvette.
« Dans les années 60, les astronautes étaient les héros de l’Amérique, idolâtrés pour tous les enfants, respectés par tous les adultes, » rappelle Jerry Burton, historien de la Corvette et ancien rédacteur en chef de Corvette Quarterly. « Que tant d’entre eux roulent en Corvette a vraiment beaucoup fait pour qu’elle devienne la voiture de sport de référence américaine ».
Paru en 1979, le best-seller de Tom Wolfe, « L’Etoffe des héros, » raconte les débuts du programme spatial américain. Le succès du livre a réveillé l’intérêt pour les premiers héros de l’espace de la mission Mercury 7 – et leurs aventures en Corvette.
« Avant cela, les histoires d’astronautes et de Corvette relevaient un peu du folklore… Je pense que l’on doit remercier Tom Wolfe, car grâce à lui, la Corvette fait maintenant totalement partie de la légende des pionniers de l’astronautique, » assure Burton.
Cette relation est encore présente aujourd’hui. Le film « Apollo 13 » de 1995 mettait en scène deux Corvette d’époque, dont l’une était utilisée dans une scène importante où Tom Hanks interprétait l’astronaute Jim Lovell. Le film « Star Trek XI » de 2009 commence en l’année 2245 par une scène où James T. Kirk, âgé de 12 ans, conduit une Corvette 1965 Sting Ray vieille de 280 ans.
Ces histoires, légende et réalité, ont enraciné la croyance : les astronautes ont possédé plus de Corvette que n’importe quel autre voiture. C’est probablement ce que l’on retiendra aussi de la première décennie du programme spatial américain. A cette époque, les astronautes se sont fait plaisir au volant de la sportive américaine, et plus qu’au volant de n’importe quelle autre automobile.
Pour plus d’informations sur les premières années grisantes du Cap Canaveral, il faut lire la biographie de Wally Schirra, « Schilla’s Space ». Et pour plus d’information sur la connexion historique entre les astronautes et la Corvette, on peut se référer aux articles parus dans Corvette Quarterly entre 1989 et 2006.